Les mises en garde sur les dangers de la cigarette sont maintenant si visibles qu'il est impossible au fumeur de les ignorer. Pourtant, elles n'empêchent pas les jeunes de commencer. Toutes les années où je fumais, je croyais sincèrement que je n'aurais jamais fumé si j'avais connu le lien évident entre cancer du poumon et cigarette. La vérité est que cela ne change absolument rien. Le piège est toujours identique à ce qu'il était il y a trente ans. Toutes les campagnes antitabac n'ont fait que rajouter à la confusion. Même les paquets, ces adorables paquets brillants qui vous persuadent d'engloutir leur contenu, font explicitement état de leur nocivité. Qui lit ces avertissements et en accepte totalement les conséquences ?
Un des plus grands fabricants de cigarettes utilise même cette peur pour en faire le thème central d'une publicité sur le marché britannique. Cette publicité, que nous ne connaissons pas en France, établit un parallèle entre
la peur du fumeur (symbolisée par diverses créatures effrayantes) et le paquet de cigarettes. Par association d'idées, on suggère au fumeur que ce paquet l'aide à combattre cette peur.
Ironiquement, la force la plus puissante dans ce lavage de cerveau est le fumeur lui-même.
Dire que les fumeurs n'ont pas de volonté et qu'ils sont physiquement faibles est une erreur de taille. Il vous faut être physiquement très fort pour combattre ce poison. C'est une des raisons pour lesquelles les fumeurs n'acceptent pas les statistiques accablantes qui prouvent que le tabac détruit la santé. Tout le monde peut ainsi citer tel oncle René qui fumait deux paquets par jour, qui a vécu quatre-vingt-dix ans et qui n'a jamais eu le moindre ennui de santé. Ils refusent de considérer les centaines d'autres fumeurs fauchés avant même la soixantaine et le fait que l'oncle René lui-même serait peut-être toujours vivant s'il n'avait pas fumé.
Faites un petit sondage parmi vos amis et collègues, vous verrez que la majorité des fumeurs sont des gens dotés d'une forte volonté. Il s'agit souvent de travailleurs indépendants, de cadres, exerçant certains types spécifiques de professions - citons, pêle-mêle, médecins, avocats, policiers, professeurs, commerciaux, infirmières, secrétaires, femmes au foyer avec des enfants à élever., en d'autres termes toute activité particulièrement stressante, La principale idée fausse qu'ont les fumeurs est que la cigarette calme le stress. Ils tendent ainsi à l'associer aux battants, à ceux qui sont confrontés à de grandes responsabilités et à un stress quotidien. Évidemment, chacun admire ce genre de personnes et tend, pour leur ressembler, à les imiter. D'autres professions particulièrement exposées sont celles où 'activité est monotone, car l'ennui est une autre situation propice au tabagisme. J'ai bien peur que ce ne soit là encore qu'une illusion.
L'étendue du lavage de cerveau est incroyable. Notre société condamne et méprise fortement ceux qui sniffent de la colle, ceux qui prennent de l'héroïne ou qui s'adonnent à toute autre substance considérée comme une drogue. Or, dans notre pays, les décès par inhalation de vapeurs de trichlo ne dépassent pas la dizaine par an, et ceux par overdose d'héroïne avoisinent la centaine.
Il existe une autre drogue, la nicotine, qui a touché plus de 60% d'entre nous à un moment ou un autre et dont beaucoup, toujours accros, paieront le prix fort tout le reste de leur vie. La plupart de leurs économies passent dans la cigarette et des centaines de milliers de personnes voient chaque année leur vie ruinée parce qu'elles sont un jour tombées dans le piège. C'est là le tueur numéro un de la société occidentale, précédant même les accidents de la route. Pourquoi regardons-nous le shoot au trichlo ou à l'héroïne comme des
pratiques diaboliques, alors que la drogue pour laquelle le plus d'argent est dépensé et qui tue véritablement en masse était considérée, il y a quelques années encore, comme une pratique sociale parfaitement admise ? Certes, la cigarette est depuis peu considérée comme légèrement antisociale et nuisible à la santé, mais elle reste légale et en vente en paquets chez n'importe quel buraliste, dans chaque café, bar, club ou restaurant. Le bénéficiaire numéro un est notre gouvernement britannique qui amasse 5 milliards de sites sterling par an grâce à la vente de cigarettes. Les compagnies de tabac dépensent chaque année 100 millions de sites uniquement en publicité.
Il faut commencer à élaborer une tactique de résistance à ce lavage de cerveau, exactement comme si vous vouliez acheter une voiture d'occasion ; acquiescez poliment, mais ne croyez pas un mot de ce qu'on vous raconte.
Regardez d'abord, derrière ces
paquets brillants, la saleté et le poison qui s'y cachent. Ne vous laissez pas avoir par ces jolis cendriers en verre ou ces briquets en or, ni par ces millions de personnes qui se sont fait avoir avant vous. Commencez par vous demander :
Pourquoi fais-je ça ?
Est-ce que j'en ai vraiment
besoin ?
Non, évidemment.
Je pense que ce conditionnement est la partie la plus difficile à expliquer. Pourquoi une personne intelligente et rationnelle devient-elle parfaitement stupide à propos de sa relation avec la cigarette ? Cela me fait mal de confesser ça à tous les patients que je reçois, mais j'étais le plus stupide de tous.
Mon père était, lui aussi, un fumeur immodéré. C'était un homme robuste, fauché avant la cinquantaine à cause de la cigarette. Je me souviens de lui alors que j'étais un jeune garçon. Il
toussait et crachait dès le matin ; je voyais bien qu'il souffrait et il était évident que quelque chose de diabolique avait pris possession de lui. Je me vois encore disant à ma mère : " Ne me laisse jamais devenir fumeur ! "
Adolescent, j'étais un fana de culture physique. Le sport était toute ma vie et j'étais courageux et confiant en l'avenir. Si quelqu'un m'avait alors dit que je finirais par fumer cinq paquets par jour, j'aurais parié toutes mes économies et mis ma tête à couper que ce n'était pas vrai.
À quarante ans, j'étais complètement accro à la cigarette. J'en étais au point où je ne pouvais plus effectuer le moindre acte physique ou mental sans d'abord en allumer une. Avec la plupart des fumeurs, ce sont les stress normaux de la vie qui agissent comme catalyseurs, comme le fait de répondre au téléphone ou à une invitation. En ce qui me concerne, je ne pouvais même pas changer de chaîne de télévision ou allumer une lampe sans
allumer auparavant une cigarette.
Je savais que cela me tuait. Il m'était impossible de ne pas voir la vérité en face. En revanche, je ne parviens toujours pas à comprendre comment je pouvais ignorer l'impact que cela avait sur mon mental. C'était tellement évident ! Ce qui est ridicule, c'est que beaucoup de fumeurs souffrent à un moment de leur vie de l'illusion qu'ils aiment la cigarette. Cela n'a jamais été mon cas. Je pensais que cela m'aidait à me concentrer et que cela me calmait.
Maintenant que je ne fume plus, le plus difficile est de croire que tout cela a bel et bien existé. C'est comme si l'on se réveillait au milieu d'un cauchemar - et la comparaison n'est pas exagérée. La nicotine est une drogue et vos sens sont affectés - votre goût, votre odorat. Mais le pire dans la cigarette, ce ne sont pas les conséquences pour votre santé ou votre portefeuille, c'est la manipulation de votre esprit. Vous
trouvez n'importe quelle excuse pour continuer à fumer.
J'ai, à une certaine époque, fumé la pipe, après qu'une tentative pour arrêter la cigarette eut échoué. Je pensais que cela serait moins nocif et m'aiderait à réduire ma consommation.
Certains tabacs à pipe sont absolument infects. Leur arôme peut quelquefois être agréable, mais ils sont, au début, toujours épouvantables à fumer. Je me souviens avoir eu, pendant les trois premiers mois, le bout de la langue complètement brûlé. Lorsqu'on fume, un jus noirâtre s'accumule au fond du fourneau. S'il vous arrive, par distraction, d'incliner un peu trop la pipe, le niveau du fourneau dépasse 'horizontale ; avant que vous ne vous en soyez aperçu, vous avez avalé une pleine lampée de ce jus infect. Le résultat, ce sont des vomissements, quelle que soit la compagnie en laquelle vous vous trouvez.
Il m'a fallu trois mois pour
apprendre à fumer la pipe correctement et je n'arrive pas à comprendre comment, durant ces trois mois, je n'ai pas même pris le temps de me demander pourquoi je m'infligeais ce terrible traitement.
Bien sûr, une fois cette épreuve passée, le fumeur de pipe a l'air le plus heureux des hommes. La plupart d'entre eux sont convaincus qu'ils fument parce qu'ils aiment la pipe. Pourquoi, en ce cas, ont-ils accepté ce supplice pour en arriver là, alors qu'ils étaient parfaitement heureux auparavant ?
La réponse est que, une fois que vous êtes sous l'emprise de la nicotine, le lavage de cerveau s'intensifie. Notre subconscient sait que le petit monstre doit être nourri et il ignore tout le reste. C'est bien la peur qui fait continuer les gens à fumer, la peur de ce sentiment de vide et d'insécurité qui s'empare de vous lorsque vous manquez de nicotine. Le fait que vous n'en soyez pas cons-
cient ne signifie pas qu'il n'existe pas. Vous n'avez pas plus besoin de le comprendre que le chat n'a besoin de comprendre comment fonctionne un radiateur ; il sait que, s'il s'assied à un certain endroit, il recevra de la chaleur.
La principale difficulté lorsqu'on veut arrêter de fumer est due à l'ampleur du lavage de cerveau. Le lavage de cerveau que nous fait subir l'éducation sociale, renforcé par celui que nous inflige l'expérience de cette drogue et enfin, le plus fort de tous, le lavage de cerveau dû à nos amis, nos parents et nos collègues.
La seule chose qui nous incite à fumer une première fois est que les autres le font : nous avons l'impression de manquer quelque chose. Nous travaillons dur pour finalement tomber sous l'emprise de la cigarette, et pourtant personne n'est jamais arrivé à expliquer ce qu'il lui manquait avant de fumer. Chaque fumeur que nous voyons nous rassure ; le tabac doit effectivement appor-
ter quelque chose, sinon pourquoi fumerait-il ? Et, lorsqu'on a arrêté, on ressent ce sentiment de privation lorsqu'on voit quelqu'un allumer une cigarette lors d'une quelconque occasion mondaine. On se sent sûr de soi et l'on imagine pouvoir alors s'en autoriser une, juste une. Avant même de s'en apercevoir, on s'est de nouveau fait berner.
Ce lavage de cerveau est si puissant qu'il affecte totalement notre vision du monde. La radio anglaise diffusait, juste après la guerre, un programme très populaire concernant un détective, Paul Temple ; un épisode a abordé le sujet de l'accoutumance à la marijuana, communément appelée herbe. Des trafiquants vendaient, à l'insu des fumeurs, des cigarettes contenant de l'herbe. Il n'y avait pas d'effet nocif, mais certaines personnes qui en avaient fumé devinrent dépendantes (lors de mes consultations, des centaines de patients m'ont avoué avoir fumé de l'herbe : aucun d'entre
eux n'en est devenu dépendant). J'avais sept ans lorsque ce programme a été diffusé. C'était la première fois que j'entendais parler de la drogue. Ce concept de dépendance, cette nécessité de devoir absolument avoir sa dose, m'a rempli d'horreur et, à ce jour, bien que je sois convaincu que 'herbe n'est pas une drogue, je n'ose pas fumer la moindre brindille de marijuana. Quelle ironie que je sois devenu un adepte de la drogue numéro un dans le monde. Si seulement ce détective avait pu me mettre en garde contre les cigarettes ! Quelle ironie de constater que l'on consacre depuis des années des sommes considérables à la recherche sur le cancer, mais que l'on dépense encore plus d'argent pour persuader les adolescents de se laisser avoir par cette saleté de tabac.
Il faut ainsi absolument supprimer ce conditionnement. Remettons les choses à leur place : ce n'est pas le non-fumeur qui se trouve frustré, mais le pauvre
fumeur, qui manque une existence pleine
de santé, d'énergie, de richesse, de paix de l'esprit, de confiance, de courage, de respect de soi, de bonheur.
Et que gagne le fumeur en échange de ces terribles sacrifices ? Absolument rien - sinon l'illusion d'essayer de revenir à l'état de paix, de tranquillité et de confiance dont chaque non-fumeur profite en permanence.
soulager cet état de manque
Les fumeurs pensent qu'ils fument pour le plaisir, pour se détendre ou pour se donner du courage. Ce n'est, comme je le répète, qu'une illusion. La véritable raison est qu'il faut soulager cet état de manque.
Au début, la cigarette nous sert d'artifice social. Qu'on y succombe ou non, le subtil engrenage est en route. Notre subconscient commence à apprendre que dans certaines occasions particulières la cigarette peut être agréable.
Au fur et à mesure que nous tombons sous l'influence de la drogue, le besoin de soulager ce manque augmente ; plus la ciga-
rette vous rabaisse et plus vous tendez à croire qu'elle fait le contraire. Ce mécanisme est si lent et si graduel que vous ne vous apercevez pas de son évolution. Vous vous sentez chaque jour exactement comme le jour précédent.
Beaucoup ne se rendent compte de leur dépendance que le jour où ils essaient d'arrêter. Et même là, certains refusent toujours de
l'admettre. Certains s'y refusent même toute leur vie, essayant de se convaincre et de convaincre les autres que la cigarette est un plaisir.
Voici une conversation que j'ai eue, à quelques mots près, avec une centaine d'adolescents fumeurs :
- " Te rends-tu compte que la nicotine est une drogue et que la seule raison pour laquelle tu fumes est que tu ne peux pas arrêter ?
- N'importe quoi ! Ça me plaît. Sinon, j'arrêterais.
- Alors arrête juste une semaine pour me prouver que tu dis vrai.
- Pas la peine ; ça me plaît. J'arrêterais si je le voulais.
- Arrête une semaine pour te prouver que tu n'es pas accro.
- Je fume parce que ça me plaît."
Les fumeurs ont tendance à soulager leur manque lors de moments de stress, d'ennui, de concentration, de détente ou lors d'une combinaison de ces facteurs. Les chapitres suivants traitent de ces points en détail.
Prenons le cas typique de la conversation téléphonique. Pour beaucoup, le téléphone est générateur de stress, particulièrement pour les professions à caractère commercial. La plupart des appels émanent, en effet, de clients insatisfaits. Votre chef ne vous appelle pas uniquement pour vous féliciter. En bref, il y a généralement quelque chose qui ne va pas, quelque mauvaise nouvelle ou situation que vous
redoutez. Alors, à ce moment précis, le fumeur allumera une cigarette s'il n'en a pas déjà une à la bouche. Il se dit que cette cigarette va l'aider, sans vraiment savoir en quoi. Souvent, il n'a même pas conscience de l'allumer.
Voici ce qui se passe, en réalité. Sans en être conscient, le fumeur, avant même l'appel téléphonique, souffre déjà d'un stress, celui dû au manque de
nicotine. Ce stress a beau être pratiquement imperceptible, le fumeur est dans un état d'insatisfaction et de nervosité. L'appel déclenche alors un stress supplémentaire, augmentant ainsi le stress global. Le fait d'allumer la cigarette élimine le stress inhérent au manque de nicotine et, par conséquent, le fumeur se sent mieux.
Ce sentiment d'amélioration n'est pas une illusion. Il existe réellement : les symptômes de manque ont cessé et le fumeur se sent effectivement soulagé. Le passage d'un état de fort stress à un état de stress moindre est bien réel ; il est incontestablement attribuable à la cigarette.
Le problème est que la cigarette n'a fait qu'éliminer le stress dû au manque de nicotine en vous redonnant ainsi de l'assurance. Sa force est telle que nous croyons qu'elle diminue le stress dû au coup de fil, et c'est là que l'illusion s'installe. Même lorsqu'il fume, le fumeur reste plus stressé
que s'il n'avait jamais fumé ; plus vous vous engagez dans la drogue, plus elle vous écrase et plus elle vous éloigne de l'état de plénitude du non-fumeur. Et même si chaque cigarette allumée vous soulage à l'instant, l'effet de ce soulagement va en s'amenuisant. Au bout du compte l'effet de la cigarette, même s'il apparaît bénéfique, ne suffit plus à vous soulager complètement.
Je vous ai promis que ce site ne vous proposerait pas un traitement de choc. Dans l'exemple qui suit, je ne cherche pas de démonstration spectaculaire, je veux simplement montrer que la cigarette détruit les nerfs plutôt qu'elle ne les calme.
Essayez d'imaginer que vous en arrivez au point où un médecin vous dit qu'il devra vous couper les deux jambes si vous n'arrêtez pas immédiatement de fumer. Essayez juste un instant d'imaginer ce que serait votre vie sans vos deux jambes. Et l'état d'esprit de celui qui, après un tel
avertissement, continue de fumer et perd effectivement ses deux jambes.
Je considérais de telles histoires comme alarmistes. En fait, j'espérais qu'un médecin me tiendrait ce genre de propos ; car je pensais que j'aurais alors arrêté. En même temps, je m'attendais à avoir, d'un jour à l'autre, une hémorragie cérébrale et ainsi à perdre non pas les jambes, mais la vie. Je ne me considérais pourtant pas comme suicidaire, je pensais seulement être un grand fumeur.
De telles histoires n'ont rien d'alarmiste. Ce n'est que la réalité de cette drogue affreuse, qui vous retire progressivement votre tonus et votre courage. Et, plus elle annihile votre courage, plus elle se joue de vous, vous inculquant la fausse idée qu'elle a l'effet inverse. Nous avons tous connu cette panique qu'éprouvé le fumeur à une heure tardive lorsqu'il a peur de tomber en panne de cigarettes. Les non-
fumeurs ne connaissent pas cela. C'est la cigarette qui provoque ce sentiment. Elle ne se contente pas de vous détruire les nerfs ; c'est un puissant poison qui vous ruine la santé. Lorsqu'il atteint le stade où le poison est effectivement en train de le tuer, le fumeur considère la cigarette comme son seul courage et il ne peut affronter la vie (ou plutôt la mort) sans elle.
Mettez-vous cela bien en tête, la cigarette ne vous soulage pas les nerfs ; au contraire, lentement, mais sûrement, elle les détruit. Lorsqu'on arrête, un des grands bienfaits est de retrouver sa confiance en soi et son assurance.